CARAVANE VERS L’INCONNU
Début d’après midi. Sous une chaleur accablante nous prîmes place à bord des dix véhicules tout terrain mis à notre disposition.
Après s’être assuré que tout le monde était à bord et que les jerricans d’eau potable étaient chargés, le chef de convoi donna le signal de départ et la caravane s’ébranla vers le désert, le vrai.
Lunettes de soleil, têtes enturbannées par un « cheiche » cachant complètement nos visages nous avions l’air d’explorateurs partant à l’aventure, tout excités à l’idée de découvrir ce lieu magique dont on avait tant entendu parler.
Au bout de quelques kilomètres, l’asphalte fit place à une pise cahoteuse longue de
L’allure des véhicules changea et c’est à pas de chameaux que nous entamâmes notre aventure, accompagnés d’un petit vent chaud.
Au bout de quelques kilomètres une certaine monotonie du paysage ; rocaille, arbrisseaux desséchés, paysage jaunâtre, commençait à nous envahir car nous n’avions aucune idée de ce que réservait le désert pour les yeux de ses visiteurs.
Le plateau sur lequel nous roulions fit place à de petites collines abruptes dont la montée devint difficile et petit à petit le paysage mua en une sorte de plage immense composée de galets noirâtres.
Le panorama de galets fit place à des roches taillées et façonnées par le temps en équilibre instable les unes sur les autres, là, au garde à vous au bord de la pise ; public muet, témoins du temps passé !
Oubliant notre fatigue, oubliant la poussière et la soif, nous étions là, ébahis contemplant avec des yeux d’enfants émerveillés, la beauté de ce site façonné par le temps et la nature.
Une complicité certaine entre le temps et dame nature se fait ressentir.
Dans ces moments là, les yeux font place au cœur, il retrouve toute son humanité devant ce spectacle que nul mot ne peut décrire.
Nous n’étions pas au bout de nos surprises.
Les ruines d’une mégolopole jonchaient le sol sur des dizaines de kilomètres carrés. On se serait cru au milieu de ruines romaines.
Temps et nature, duo d’artistes !
Comme dans un film, le décor changeait constamment tout au long de notre route, le « ruines » firent place à une immense carrière d’un sable très fin de couleur gris blanc ressemblant à de la cendre.
Descente vertigineuse vers un canyon encaissé entouré d’immenses montagnes aux formes inhabituelles formées d’aiguilles géantes collées les unes contre les autres. Silence et respect dans les véhicules devant ces beautés naturelles où l’on ressent une quiétude inégalée.
Cette splendeur, fruit du temps et de l’espace, peuplée de pierres et de rochers engendre le Silence.
Un Silence que l’on « entend » et qui transporte l’homme au-delà de lui même et qui le pousse à la méditation.
Déconcertant décor où les ombres et la lumière jouent des notes de musique sur les reliefs, vestiges d’un chaos que l’esprit de l’homme ne peut concevoir.
Des monuments érigés à la gloire de la nature montent la garde sur ce chaos.
Au fil du temps, le sable, le soleil et le gel nocturne, tel un artisan patient, ont ciselés avec fantaisie cette œuvre titanesque que l’homme contemple en silence dans un total respect.
Une légère brise se leva et le soleil entama sa descente vers l’horizon, nous n’étions plus qu’à quelques kilomètres de notre destination.
Une crevaison et une panne d’un des véhicules retarda quelques peu notre convoi, mais avec leur patience légendaire, les chauffeurs targuis y remédièrent rapidement.
Nous continuâmes notre route sur cette fameuse piste qui nous abreuva de poussière tout au long de notre trajet, mais qu’importe, ce que qu’on vu le cœur et l’esprit est plus important.
La piste devint de plus en plus difficile, tortueuse, montant toujours et disparaissant sous des amas de grosses pierres coupantes. La dextérité et le sens de l’orientation des chauffeurs en vinrent à bout.
La montée se termina sur un large plateau enterrasse, un refuge en pierre taillées s’y trouvait, chose incongrue dans ce paysage naturel.
Ce lieu ressemblait étrangement à un village maya niché au sommet des montagnes colombiennes.
La plus belle surprise nous attendait au sommet d’une colline que nous gravîmes à pied par un chemin tortueux balisé de grosses pierres.
Après plusieurs haltes et le souffle coupé par le manque d’oxygène, nous étions à une altitude
Gigantesque toiture sans arbres et sans neige, plateau céleste s’offrant sans pudeur aux étoiles.
Le fameux ermitage du père de Foucauld bâti en 1910 est là, planté au milieu de nul part, gardien de ce lieu, territoire des vents et du néant. Deux pères jésuites y vivent encore.
Moment tant attendu, moment de délectation des yeux, de l’âme et du cœur.
La nuit, la roche noire, maîtresse des lieux, s’ornait d’un diadème scintillant de mille lumières.
Nous étions hors du temps et de l’espace, une sensation de bien être envahissait nos cœurs, les uns accroupis, les autres debout, silencieux, face au vent, chacun à sa manière appréciait ce moment magique, mais un fil invisible nous liait tous ; la magnificence du lieu.
Nous étions sur une autre planète et nous commencions à comprendre ce qu’avait du ressentir le premier homme qui a marché sur le Lune.
Il se faisait tard, l’appel du rassemblement pour redescendre au refuge nous réveilla de notre léthargie et c’est à contre cœur que nous prîmes le chemin du retour.
Décor saharien, accueil chaleureux aux sons de la musique targui égrenée par des musiciens, nous prîmes place à même le sol sur des tapis, près d’une cheminée où de la viande cuisait sur de la braise incandescente.
Puis vint le rituel du thé, les fameux trois verres de thé. Tout en nous abreuvant de ce nectar béni des dieux, nous posâmes la question aux targuis présents sur la signification de ce rituel auquel nul invité ne peut s’y soustraire. Et c’est sous une forme poétique que nous eûmes la réponse.
- Le premier thé, c’est fort, c’est pour la vie,
- Le deuxième thé, c’est imprévisible, comme la mort,
- Le troisième thé, c’est doux, comme l’amour.
Après un dîner copieux, la soirée se termina en musique.
Au petit matin, la roche noire, telle la reine de Saba troqua son diadème pour une couronne d’or et de lumière d’une pureté inégalée, à la mesure de sa beauté.
Petit déjeuner rapide, préparation des véhicules et nous voilà sur le chemin du retour.
Ô surprise ! En plein désert, dans un petit vallon invisible de la piste, nous voilà au milieu d’un Eden où coule une rivière d’une eau glacée et pure entourée de verdure et de galets géants telles des tables mises là pour un festin gargantuesque.
Une halte s’improvisa, on sortit les théières et l’eau, on ramassa quelques branches rabougries et on alluma un feu de camp.
Chacun de son coté parti en exploration à la découverte de ce petit paradis. Les uns profitant de ce moment de repos et de cette eau purificatrice, venue on ne sait d’où, pour se rafraîchir.
Quant aux autres, ils restaient là, allongés sur les galets géants, regardant le ciel, appréciant ce doux moment.
Après une trentaine de minutes nous reprîmes notre route, ou plutôt notre piste.
Sur le chemin du retour, nous n’étions toujours pas rassasiés de ce paysage changeant au gré de la lumière et des vents et c’est avec un grand respect que nous eûmes une pensée pour les valeureux targuis, nos guides et nos chauffeurs, pour leur patience, leur gentillesse, leur humilité et aussi pour leur conception de la vie.
Quelques proverbes Targuis résument assez bien la vie dans le désert.
- Le désert c’est l’abandon à la providence.
- Ne parle que si ta parole est plus belle que le silence.
- Suis la piste, même si elle tourne, suis le guide, même s’il est vieux.
S. MORSELY
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