

Afin que nul n'oublie !
Perle dans un écrin, princesse courtisée faisant face, avec dignité, aux vicissitudes de l'histoire, Alger
Avec mes petits copains de quartier nous nous aventurâmes, des ruelles étroites et tortueuses de notre Casbah bien aimée, jusqu'à « Bab El Oued l'interdit », ne nous doutant pas que cette journée ensoleillée allait marquer notre vie à jamais.
Hauts comme trois pommes, prenant notre courage à deux mains et notre candeur aidant, nous dévalâmes la pente de
Cette journée dominicale, était l'occasion, pour les plus pieux, d'aller prier là haut sur la colline dans
Les plus âgés, en bras de chemise et béret basque sur la tête, jouaient à la pétanque à l'ombre des arbres tout en commentant le tiercé de la journée.
Bab El Oued, ou Cantera comme l'appelait les Algérois, Bab El Oued de nos jeunes années, Bab El Oued le frondeur, respirait la méditerranée par ses odeurs, son ciel azur, ses belles filles aux yeux de feu et cet inimitable accent propre aux pieds noirs, le pataouète. Journée magnifique et calme où le pastis et l'anisette coulaient à flot dans les bars et où la gouaille s'entendait jusque dans la rue.
Image d'Epinal !
Un bruit sourd, des cris, les gens apeurés et affolés couraient dans tous les sens en criant.
Une bombe venait d'éclater à l'arrêt de bus des « Trois Horloges » en plein centre de Bab El Oued.
Attirés par les cris et curieux comme pas un, nous nous précipitâmes vers les arrêts de bus, et là..au milieu de cette foule dense qui gesticulait, nos yeux innocents virent une chose atroce ; des corps mutilés gisaient sur le trottoir, du sang, des gémissements, des pleurs ; deux femmes voilées, blessées aux mains et aux bras étaient allongées par terre.
Cauchemar ou réalité ?
En quelques instants la police fut sur les lieux.
Son premier geste fut d'évacuer les deux femmes vers le commissariat qui se trouvait à quelques dizaines de mètres de là, suivis par cette foule qui grossissait à vue d'oeil et qui devenait de plus en plus menaçante.
Nous faufilant au milieu de ces hommes et femmes de tout age, nous nous retrouvâmes face au commissariat du 5ème arrondissement ou de nombreux policiers, venus en renfort, monter la garde face à ce flot qui devenait de plus en plus agressif ; une émeute se préparait.
Les esprit échauffés par ce spectacle macabre, les uns encourageant les autres, agglutinés face au commissariat, les pieds noirs appelaient au meurtre des deux femmes arabes. Pourquoi nous demandions nous, puisque ce sont des victimes, elles étaient blessées et devaient être soignées en toute urgence ?
« Assassins, assassins ! » vociférait la foule en délire tout en avançant vers l'entrée du commissariat, puis soudain, les policiers furent débordés et quelques « gros bras » réussirent à entrer dans le poste de police.
Image gravée à jamais dans nos jeunes esprits : les « gros bras » ressortent, traînant par les cheveux les deux femmes blessées. Notre coeur se serrât et nos yeux s'emplirent de larmes à la vue de ce spectacle inhumain.
Sourds aux supplications et aux lamentations de ces deux malheureuses femmes, aux vêtements en lambeaux et au visage tuméfié, elles furent jetées en pâture à cette masse ivre de cette folie qui rend l'homme plus féroce qu'un animal sauvage et qui le rend plus vil que jamais.
On assistait à un lynchage en bonne et due forme digne des membres du Ku Kux Klan qui sévissait dans le Sud des Etats Unis, la foule, devenue incontrôlable, criait : « à mort, à mort les fatmas ».
Tel un sable mouvant, cette ignoble masse humaine engloutie ces pauvres femmes à jamais, elles disparurent de notre vue ; lambeaux de chairs humaines.
Pétrifiés, nous restions là, comme obnubilés par cette atrocité commise sous nos yeux d?enfants, terrible scène qui hanta nos nuits et nos rêves innocents devenus cauchemars.
Subitement, nous rendant compte que nous aussi on été des petits « mokhamed », nous prîmes nos jambes à notre coup jusqu'à notre fief ; notre Casbah où nous nous sentions en sécurité.
En fait, ce sont deux moudjahidates victimes de leur propre bombe artisanale dont le détonateur était mal réglé.
Combien furent elles à sacrifier leur jeunesse pour cette noble cause qu'on appelle : LIBERTE ?
Quarante ans après je revis, dans les détails, cette atrocité commise sous mes yeux et c'est le coeur déchiré que je me permet aujourd'hui de rendre hommage à ces deux algériennes, que je considère avec fierté, comme mes soeurs.
Valeureuses femmes !
S. MORSELY